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Hélène Conway-Mouret

Hélène Conway-Mouret

Sénatrice des Français de l’étranger

Irlande : pourquoi la visite d’Elizabeth II est historique

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 Cent ans que ça n’était pas arrivé. Le dernier voyage d’un monarque anglais en Irlande remontait à 1911. A l’époque, Georges V, grand-père d’Elizabeth II, avait tellement apprécié son séjour qu’il avait déclaré vouloir s’installer à Dublin d’où il gèrerait les affaires de l’Empire. 

Ce ne fut pas le cas, puisqu’il y eut l’indépendance irlandaise en 1921, aux termes d’un conflit qui laissera des traces profondes. Mais aujourd’hui, la reine semble montrer autant d’intérêt et de curiosité que son aïeul envers ce pays qu’elle découvre. 

Sa visite de quatre jours est chargée en symboles. Elizabeth II s’est d’abord recueillie au « Garden of Rememberance », qui commémore les Irlandais qui ont combattu l’Angleterre. Puis elle s’est rendue dans le stade de Croke Park, où l’armée anglaise avait tiré sur la foule pendant un match de football gaélique en 1920, en représailles des meurtres de quatorze agents britanniques. Mercredi, elle a rendu hommage à tous ceux qui avaient souffert du conflit.

 « Cher frère ennemi »

Les Irlandais n’ont jamais pardonné les 700 ans de colonisation qui perdure dans le Nord de l’île. Aujourd’hui, le ressentiment contre les Anglais est encore réel, et rien ne donne plus de plaisir aux Irlandais que de pouvoir battre les Anglais dans un sport. Mais la grande majorité a envie de fermer le livre du passé et d’en ouvrir un autre qui racontera l’histoire à venir. 

Il y a une certaine fierté de la part des Irlandais de voir que le grand frère ennemi concède enfin ce geste. D’autant qu’il s’ajoute au discours de David Cameron, en juin dernier, dans lequel il présentait ses excuses aux Irlandais du Nord pour le massacre du Bloody Sunday, en 1972. 

Les manifestations contre le voyage de la reine n’ont rassemblé qu’une centaine de personnes, dont certaines, ayant commis des violences, étaient fichées par la police pour trafic de drogue. Tous les partis politiques d’Irlande du Nord étaient présents pour la visite, sauf le Sinn Féin, qui défend la réunification de l’île et qui estiment que ce voyage était prématuré. 

Des relations économiques au beau fixe

Beaucoup reprochent au Sinn Fein d’avoir raté une occasion historique de serrer la main qui lui était tendue, de faire le même pari que celui de Nelson Mandela et son équipe de rugby, en Afrique du Sud. D’ailleurs, le président du Sinn Féin, Gerry Adams, d’abord très critique, a ensuite radouci le ton de ses remarques. 

En dehors des symboles, cette visite est aussi la reconnaissance de la République d’Irlande comme entité politique indépendante et partenaire économique du Royaume-Uni. 

Plus de six millions d’Irlandais résident au Royaume-Uni et de nombreux Anglais vivent en Irlande. Les échanges commerciaux sont privilégiés entre les deux pays, au point où ils surpassent les échanges avec d’autres partenaires plus grands et plus puissants. Quand la crise financière a frappé l’Irlande de plein fouet, le Royaume-Uni a immédiatement offert un prêt de 3,8 milliards d’euros en plus de l’aide reçue par la Banque centrale européenne. 

Des blessures longues à guérir

Une large délégation d’hommes d’affaires accompagne la reine et les rencontres se passent à tous les niveaux. David Cameron est arrivé pour discuter d’accords commerciaux et d’un possible passage de la flamme olympique en Irlande, à l’occasion des Jeux olympiques à Londres en 2012. Pour la première fois aussi un dîner aura rassemblé à Dublin les chefs d’Etat de la République d’Irlande, du Royaume-Uni ainsi que les représentants politiques d’Irlande du nord présents. 

La mémoire collective a transmis les erreurs du passé, la souffrance de la guerre de libération puis de la guerre civile. Si des pays comme la France et l’Allemagne ont pu abandonner leurs rancœurs après plusieurs guerres, on pourrait penser que les Irlandais seraient capable d’oublier aussi. La guerre civile au Nord s’est arrêtée il y a seulement une dizaine d’années. 

Il faudra donc encore certainement beaucoup de temps et de gestes très forts comme ceux de la reine pour que les deux pays aient enfin des relations d’amitié réelle. La volonté est sincère dans les deux camps. Il faut simplement laisser le temps faire son œuvre. 

Photo : la reine Elizabeth en visite à Saint-Patrick’s Rock à Cashel, le 20 mai 2011 (Reuters).

Tribune publiée sur Rue89.com


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